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:: Raid au pays du rai


Raid au pays du rai

Alors que le king du raï, Khaled, sort un nouvel album, que Mami s’est retiré de la scène pour de sombres affaires personnelles, que Faudel se mord les doigts d’avoir chanté pour Sarkozy et que tous les chebs (« jeunes ») ont les cheveux gris, comment va le raï en Algérie ? Pour répondre à cette vaste question, direction Oran, berceau du raï, pour un raid musical contrasté.

Oran, c’est une ville où il fait bon vivre. Des terrasses, des cafés. Un port, donc du boulot. Beaucoup de chômage, aussi, comme partout ailleurs en Algérie. Des étudiants, des universités. Et puis bien sûr, la fête, la drague, la musique, les cabarets. Les cabarets oranais sont des lieux où l’on écoute de la musique en live, les idées noires blanchies par un épais nuage de fumée et des litres de bière. On y croiserait sans distinction toutes les couches de la société : les poètes, les putains, les marins, les industriels, les ouvriers, les informaticiens, et parfois quelques femmes libérées. La corniche oranaise : un nom mythique pour les amateurs de fête et de musique, obscène pour les conservateurs et les gens de « bonne vie ». D’ailleurs, pour l’instant, personne n’accepte d’y emmener une journaliste curieuse et présumée convenable. C’est pourtant là, où au début des années 1980, le raï est né, avec ses paroles osées, ses attitudes provocantes, sa façon de transgresser les tabous. Ce même raï qui, plus tard, en sortant de la clandestinité, a su porter les couleurs d’Oran aux quatre coins du monde. Le paradoxe est criant : de toutes les voitures et les échoppes s’échappent la voix de Khaled, Zahouania, Hasni ou Abdou. Par contre, la société bien-pensante méprise les cabarets, terreau du raï d’hier, et seuls endroits où il vit encore aujourd’hui.

//Le blues du producteur

En effet, à part quelques gros concerts, comme ceux de Khaled, la musique se joue rarement en live et en public en Algérie. Les salles de concert et les festivals dépendent du très officiel ministère de la culture. Les intégristes musulmans et la décennie noire (les années 1990) sont passés par là ; le secteur en porte toujours d'amères cicatrices. Oran n’a jamais été soumise au couvre-feu et malgré l’assassinat de Cheb Hasni, en plein jour à Oran en 1994, et les menaces qui pesaient sur les éditeurs et les artistes, le raï a résisté. Mais aujourd’hui, il doit faire face à un nouveau problème de taille. Dans son bureau au cœur d’Oran, Boualem, producteur de l’incontournable maison de disques Disco Maghreb, semble ne pas avoir dormi depuis des nuits. « Cela fait presque un an que nous sommes à l’arrêt. Dès qu’on sort un disque sur le marché, il est piraté. On ne peut pas grand chose contre les sites internet où quasiment tous les cinq cents artistes de notre catalogue sont en accès libre…Ni d’ailleurs contre les petits pirates de la rue, qui se foutent des hologrammes de l’Office National des Droits d’Auteur (ONDA) ».

Boualem a notamment sorti la première cassette de Cheb Mami en 1982 et pendant trois ans, les suivantes, qui se vendaient parfois jusqu’à 500 000 exemplaires ! Pour les éditeurs, le raï était une aubaine ultra-rentable. Pour les artistes, bien sûr, un peu moins : de Chicago à Kingston, on connaît la chanson. La rigueur de l’époque loge tout le monde à la même enseigne. A une nuance près : les artistes ont toujours la possibilité de cachetonner dans plusieurs cabarets. Nani, par exemple, ancien « cheb » grisonnant de la génération de Khaled, chante ses compositions dans plusieurs cabarets d’Oran, et occasionnellement pour la communauté immigrée en France. L’un de ses paroliers, Sofiane Bensadoune, a travaillé avec beaucoup de chanteurs d’Oran (Hasni, Zahouania, Nasro...). Son verdict sur la santé du raï ne pardonne pas : « le raï est un peu déçu, un peu malade, un peu cassé. » Pour lui, les années du terrorisme ont ravagé le secteur culturel, le retour du raï « sale», comprenez « vulgaire » a fait le reste. Pour d’autres, c’est beaucoup plus simple que cela : trop de raï tue le raï ! Les vocodeurs, ces logiciels qui robotisent la voix ont supplanté les vrais timbres, et les boîtes à rythmes, les percussions.

Le raï n’a plus le charme d’antan et les jeunes sont passés à autre chose…Raï’n’b ? Personne ne semble très enthousiaste. Mais qu’est-ce qui a remplacé le raï, alors ? Pour ceux qui ne sortent pas ailleurs qu’au cyber – la majorité, c’est Internet, océan infini de musiques et de libertés. Les autres vont au cabaret et apprécient le raï, à l’ancienne ! Il en reste, ouf. Et quelques hardis noctambules se sont (enfin !) portés volontaires pour y faire un tour.

//Plongée dans les cabarets

Le tunnel de la route la plus courte s’est effondré à cause des violentes pluies des jours précédents. Il nous faut faire le grand tour : une bonne demi-heure de voiture à fond la caisse sur une route défoncée, avec à gauche le ravin, et à droite, Oran la radieuse. Il est 23h. Plusieurs cabarets se ressemblent : sono trop forte, mauvais chanteur, derbouka, clavier et boîte à rythmes. Quelques jeunes sur la piste, beaucoup de verres vides sur les tables. Puis voilà l’ex-Abadia, l’un des rares cabarets de la corniche à proposer une version plus « traditionnelle » du raï : la gasbah, flûte de roseau oblique et le guellal, longue percussion en terre cuite recouverte d’une peau et un tambourin fournissent la base rythmique au chanteur. « Là, c’est le vieux raï, le raï bédoui à l’origine de tout le reste », explique Cheb Reda. C’est en fait la musique issue de l’exode rural dans les années 1950, qui chante le quotidien amer des paysans en marge de la ville et qui, repris par la jeunesse, donnera le raï tel qu’on le connaît aujourd’hui. Le public est nombreux, plus âgé, mixte. Sur une banquette, une femme porte une robe traditionnelle, une autre un décolleté vertigineux. Cheb Reda me traduit les paroles du chanteur : « Je veux me défoncer, tout oublier, donne-moi à boire »...

On resterait bien plus longtemps, mais la tournée des cabarets ne se termine pas là. Dernière étape : le Biarritz, ouvert par un Français en 1956, ancien haut-lieu de la chanson (Dalida et Enrico Macias y chantèrent à la fin des années 1960), et incendié par des terroristes en 1993, à la veille du Ramadan. Il a été reconstruit à l’identique : c’est un petit théâtre désuet, moulures en plâtre et rideaux bleu roi. Ce soir, guellal et gasbah sont joués par deux blédards enturbannés et virtuoses. Une femme danse pieds nus sur la piste, en robe léopard, ivre, en transe et libre. Vive l’Algérie !


Publié le : 15/04/2009 à 20h08




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